Braula cœca

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Description :

Les braulas sont de petits insectes qui mesurent 1,5 mm de longueur environ.

Ils sont d'une couleur qu'on peut situer entre le rouge-roussâtre et le marron.


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 Les braulas, qu'on qualifie à tort de poux de l'abeille, font partie de l'ordre des diptères.

Ce sont des mouches donc, mais des mouches très particulières puisque n'ayant pas d'ailes et pas d'yeux, et ne vivant que dans des colonies d'abeilles.

 Ils possèdent six pattes assez longues et puissantes qui se terminent par une espèce de peigne à myrtilles auquel sont associées deux minuscules fanfreluches.


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Ce système d'accrochage très efficace leur permet de se déplacer sur les abeilles sans les blesser. Les braulas peuvent ainsi sortir de la ruche accrochés à une butineuse sans craindre une chute lors du vol : le peigne se glisse dans une touffe de poils de l'abeille et les petites fanfreluches viennent se coller par des liaisons de Van der Waals sur cette touffe de poils, empêchant ainsi tout glissement du peigne (les liaisons de Van der Waals sont des liaisons chimiques de faible intensité).


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Les pattes sont attachées sous le thorax : la paire antérieure n'est pas solitaire du même socle que les deux paires postérieures, un peu comme les roues sous un camion.


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Le thorax est relativement petit, la tête est plutôt grosse et aplatie, l'abdomen rond. L'animal a une allure pataude. La tête porte deux paires d'antennes qui peuvent être prises pour des yeux si on observe le braula avec une loupe trop faible.


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 Les pièces buccales semblent se limiter à une courte trompe.
Son corps est recouvert de poils épars, rigides, cannelés.

Reproduction :

La reproduction des braulas a longtemps posé problème. S'ils ont été considérés comme ovovivipares, il semble admis maintenant que la femelle pond ses œufs dans la cire des opercules à miel. L'œuf éclot au bout de 2 à 7 jours. La larve va ensuite creuser des galeries dans la cire des opercules se nourrissant au passage du miel présent juste en dessous. Il semblerait que les larves puissent digérer la cire. Le stade nymphal ne durerait que 2 jours. La durée de vie des braulas ne semble pas connue.

Alimentation :

Au repos, le braula a tendance à s'accrocher dans la toison épaisse du thorax de l'abeille, un peu en arrière de l'attache des ailes. Pour s'alimenter, il va se déplacer sur le thorax de son hôte pour atteindre la région de sa bouche. Avec ses pattes avant, et tout en étant fermement arrimé grâce à ses 2 paires de pattes postérieures, le braula va titiller les pièces buccales de l'abeille. Cette dernière régurgite un peu de nourriture dont il s'empare avec sa trompe. Cette nourriture peut être du nectar, du miel ou de la gelée royale. Le braula utilise le fait que, dans la ruche, les abeilles se livrent fréquemment à des échanges de nourriture. Cependant, comme ici il n'y a pas échange à proprement parler mais captation de nourriture par le braula, très vite, l'abeille ne répondra plus aux sollicitations du braula. Ce dernier sera alors obligé de changé de monture pour s'alimenter à nouveau.

On voit que la morphologie des braulas, leur comportement alimentaire, leur reproduction sont absolument adaptés à l'abeille domestique, et qu'ils ne pourraient pas vivre ailleurs que dans une colonie d'Apis melliferra.

Histoire :

Le braula a été décrit pour la première fois dans le milieu du XVIII° siècle par le grand Réaumur dans les Mémoires pour servir à l'histoire des insectes. La première représentation qui en a été faite est assez fidèle :


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Réaumur consacre deux paragraphes au braula :

 

     "C'est aux abeilles mêmes que s'attaque un petit insecte, qui les sucent pour se nourrir. Elles ont été accordées à une espèce de poux qu'on ne trouve point sur les autres mouches. Les jeunes abeilles n'en ont point; ce ne sont que les vieilles, et les vieilles de certaines ruches qui sont sujettes à cette vermine. Ordinairement on n'en peut découvrir qu'un sur chaque abeille; et pour le voir, il ne faut pas beaucoup le chercher. Il est rougeâtre, à peu près de la grosseur de la tête d'une très petite épingle; il se tient presque toujours sur le corselet; on serait porté à le prendre pour un petit grain de cire brute qui y serait resté attaché: mais quand on l'examine avec une loupe même faible, on ne peut s'y méprendre; on distingue très bien la plupart de ses parties, son corps paraît luisant et écailleux, comme le sont les six jambes qui le soutiennent. Si on a recours à une forte loupe, on voit sur son enveloppe écailleuse, une grande quantité de poils. On ne trouve point une forme de tête à la partie antérieure; le bout en semble coupé carrément, et cela, parce qu'il se recourbe en dessous; et cette portion recourbé va en diminuant de grosseur, se terminer par une pointe fine, qui est sans doute le bout de la trompe. En dessus, la partie qui se recourbe, a de chaque côté un tubercule assez élevé; on peut soupçonner que ces deux tubercules sont les yeux de l'insecte. Après la partie antérieur, sont trois anneaux bien marqués, de chacun desquels part une paire de jambes. il faut bien chercher sur le corps les séparations des autres anneaux pour les apercevoir; mais elles sont plus sensibles du côté du ventre. Le pied qui termine chaque jambe forme une espèce de palette bordée au moins de trois à quatre crochets. On voit avec plaisir comment les crochets de chaque pied se cramponnent sur les poils de l'abeille, qui soutiennent le petit animal sans se courber sous le poids. Souvent je l'ai trouvé près du col de la mouche, près de l'origine de ses ailes, et quelquefois près de celle de chaque jambe. Je ne crois pas sa trompe capable de percer les écailles qui recouvrent le corselet de l'abeille: mais elle peut s'introduire dans les articulations où la flexibilité étant nécessaire, il a fallu que l'écaille manquât."


    "On n'a pas bonne idée des ruches dont la plupart des mouches ont de ces poux, et peut-être a-t-on raison, parce qu'il est plus ordinaire de les trouver aux mouches des vieilles qu'à celles de nouvelles ruches; ils ont eu plus le temps de se multiplier; mais sont-ils, réellement beaucoup de mal aux mouches ? c'est ce qu'on ne sait pas trop, au moins paraît-il sûr qu'ils ne leur causent pas beaucoup de douleur, ni même qu'il ne les inquiète pas; car quoiqu'il ne soit peut-être pas aussi aisé à la mouche de faire passer quelqu'une de ses jambes sur son corselet, que sur quel-qu’autre partie de son corps; et que se soit peut-être ce qui détermine le pou à s'y placer, il est souvent dans ces endroits où une jambe de la mouche peut être portée, et d'où elle pourrait le faire tomber, et où cependant il lui est permis de rester tranquille. On a néanmoins regardé ces petits insectes comme très nuisibles aux abeilles. on a enseigné des moyens de les faire périr, que je ne cois pas bien certains. Un des remèdes des plus vantés pour en délivrer les abeilles, est de les arroser d'urine, d'en jeter sur elles dans la ruche avec une espèce de goupillon; mais l'urine ne m'a pas paru aussi funeste à ces poux qu'on l'a pensé; et il y en aurait bien peu qui s'en trouveraient mouillés. Un autre remède, car il y a pour les maladies des abeilles, comme pour les nôtre, des remèdes à choisir, c'est de les arroser d'eau-de-vie; et un autre, c'est de les fumer."

 

 

Ces deux paragraphes sont révélatrices de la grande qualité du regard de Réaumur, et d’un esprit très ouvert. Il pose d’ailleurs la question à laquelle il apporte une réponse claire sur le type de relation qui existe entre abeilles et braulas.

Les biologistes distinguent trois types de relations entre les espèces vivantes :

  • Le parasitisme : association entre un parasite et son hôte dans laquelle le parasite vit aux dépens de l’hôte et lui porte préjudice
  • Le commensalisme : association d’organismes vivants profitable pour l’un d’eux et sans bénéfice ni danger pour l’autre
  • La symbiose : association durable et réciproquement profitable entre deux organismes vivants

A lire Réaumur, il semble que la relation entre ces deux espèces ne soit pas de l’ordre du parasitisme, mais l’une des deux autres.

Présent dans toute l’Europe autrefois, ainsi que vers l’est, en Asie centrale, le braula a gagné l’Amérique, dès que des européens s’y établirent. Cependant, il ne s’y est pas plus et ne s’y est pas développé, à part un peu dans le Maryland.

Depuis l’arrivée de Varroa destructor, et des traitements utilisés pour l’éradiquer, Braula coeca a quasiment partout disparu. Comme l’île d’Ouessant est exempte de varroas, les braulas y existent encore. C’est sans doute un des derniers endroits en Europe, et peut-être même au monde, où ils peuvent continuer à exister. Ils nous arrivent de très loin dans le temps, sont très spécialisés au point qu’ils ne peuvent pas vivre ailleurs que dans une colonie d’abeilles. Ils ont développé pour cela des stratégies particulières. Le conservatoire de l’abeille noire d’Ouessant est pour l’instant, sur la planète, le seul garant de sa survie.

 

Jean-Pierre MARTIN